Thomas Gottin. Le phénomène Bugarach. Un mythe émergent.
Paris: Œil du Sphinx [Serpent Rouge n°23], 2011, 16€ Préface d’Yves Lignon,
Postface de Philippe Marlin.
Note de lecture de Véronique Campion-Vincent
vercv@hotmail.fr
Bugarach (189 habitants) est un petit village de l’Aude doté d’une majestueuse montagne, le Pic de Bugarach (1230m).
Depuis décembre 2010 les médias ont donné aux déclarations inquiètes du maire, le maintenant célèbre Jean-Pierre Delord, un écho important qui a rendu ce village proche de Rennes-le-Château, la Zone 51 française, célèbre dans le monde entier. Le village allait prochainement être envahi par des illuminés croyant à une fin du monde en décembre 2012, Bugarach étant un des rares sites épargnés par le cataclysme prévu. « Ce que je crains surtout, ce sont ces gens qui croient à la fin du monde. Selon des... Comment les appeler ? Prophètes ? Devins ? Je ne sais pas... Enfin bref, selon eux, notre village fait partie des sites terrestres qui seront épargnés par le cataclysme final du 12 décembre 2012 ! ‘Bugarach : ‘la folie’ du 12-12-12’ L’Indépendant, 7 décembre 2010 ».
La postface de Philippe Marlin que l’on ne présente plus (il est l’éditeur de l’ouvrage. Fondateur de l’Œil du Sphinx, club de passionnés des imaginaires créé en 1989 puis devenu association et maison d’édition, installé dans la région de Rennes-le-Château où il est libraire et animateur culturel), très bon connaisseur de l’abondante production ésotérique de la région, éclaire les origines de cette croyance (p.111-120).
Dans le cadre d’un mémoire de Master Anthropologie historique et sociale soutenu à l’Université de Toulouse Le Mirail en septembre 2010 sous la direction de Marlène Albert Llorca, Thomas Gottin a étudié les groupes New Age qui fleurissent autour du Mont Bugarach. Il s’est focalisé sur les stages « de thérapie mystico-ésotérique » (p.17) cherchant à comprendre les motivations des stagiaires par l’étude de leurs croyances et attentes (remède à un mal-être par transformation intérieure) et du rapport expérience/croyances. Dans ces groupes, les besoins de validation collective autour d’un modèle exemplaire d’une part, d’auto-construction religieuse individuelle d’autre part sont complémentaires. Quant à l’environnement naturel sacralisé (ici du Pic de Bugarach), il joue simultanément un rôle identitaire, avec appropriation individuelle, et socialisant, avec partage de l’expérience entre stagiaires (p.18).
Passant en revue les théories présentées sur les Nouveaux Mouvements Religieux, Gottin met en valeur la notion de religion vécue (Meredith McGuire, Lived Religion, Faith and Practice in Everyday Life, New York,Oxford University Press, 2008), centrée sur la prééminence du corps et du développement personnel par l’expérience partagée dans les pratiques religieuses contemporaines (p.27-30).
Les mythes entourant le Pic sont passés en revue : récupérations des Cathares au XIXe siècle et leurs prolongements contemporains ; influence de la mythologie, tout d’abord centrée sur un trésor puis englobante, entourant Rennes-le Château et la figure de l’abbé Saunière depuis les années 1950 (p.35-55).
Les croyances diffusées lors des stages sont syncrétiques et éclectiques : chamanisme, tantrisme, yoga, qi-gong mais également rites néo-païens ou réinterprétations du Catharisme s’y mêlent. Les mythologies extra-terrestres (géniteurs de l’espèce humaine demeurant sous le Pic ou dans d’autres lieux sacrés voisins) y tiennent une place majeure (p.56).
Le public des stages est homogène composé à 80 % de femmes entre 40 et 60 ans. Les prix pratiqués, relativement élevés (500 € par semaine environ) l’expliquent. L’on note d’ailleurs une certaine diversification pour les conférences et rituels autour d’objets sacrés, de durée plus courte : 10 % se situent entre 20 et 30 ans, 70 % de femmes ont entre 40 et 60 ans (p.56-58).
Les observations participantes de Gottin se sont étalées sur deux ans et il décrit en détail sa participation à une nuit du solstice d’hiver en 2008 (sur le ‘Chemin des Fées’ voisin du Pic) en quête d’elfes et de vision astrale (p.64-68). Son analyse se présente par le détour de quatre profils-types : deux femmes (45 et 47 ans, une employée dans l’industrie, une psychologue également organisatrice de voyages spirituels en Egypte), deux hommes (44 et 55 ans, un animateur de stages tantriques, un formateur en agriculture biodynamique), célibataires, décrits puis comparés selon 5 critères : expériences surnaturelles, convictions spirituelles, connaissance et représentation du Pic de Bugarach, attentes envers le stage (p.71-81). L’importance de l’expérience, l’apport des croyances exotiques, les traumatismes faisant naitre « un besoin de restructuration » (p.85) sont rappelés et complètent l’analyse des profils-types (p.82-85). Puis Gottin revient à l’ensemble du public des stages pour présenter ses interprétations : les stagiaires sont en quête de sens, se bricolent à partir d’apports multiples leurs univers religieux personnels centrés sur l’amour, l’harmonie, la paix. Ils y accèdent grâce aux rituels proposés par les organisateurs et aux expériences collectives vécues. Les lieux où se déroulent les stages (le Pic de Bugarach étant le plus important) sont revêtus de sacré et assurent le changement personnel tant cherché (p.86-100). « Les stagiaires ont pu vivre ou du moins tenter de saisir leur divin intérieur par le biais d’un rapport à la nature perçue comme sacrée. [...] Le rapport à la nature est un des vecteurs de la concrétisation de ces stages et des croyances ésotériques à l’œuvre dans le paysage audois. Ce département devient de par ses mythes (Rennes-le-Château) et son passé historique (l’empreinte des Cathares) un terrain adapté à la mise en place d’une mythologie d’une montagne sacrée » (p.101 et 102).
Une des grandes qualités de l’ouvrage est l’empathie active de l’auteur envers son objet d’étude. Ce n’est pas l’ouvrage d’un « croyant » mais celui d’un analyste désireux de comprendre les dimensions individuelles et collectives de la quête des stagiaires comme des activités des organisateurs. Dans une interview complémentaire, Gottin précise que les groupes étudiés au XXIe siècle relèvent plutôt du Next Age que du New Age. « À mes yeux, le Bugarach et en particulier les stages à vocation ‘mystico-ésotérique’ qui y sont proposés rassemblent les éléments constitutifs de la notion du Next Age. Là où le New Age était une démarche contestataire et collective, avec une forte composante « hippie-écolo », le Next Age relève d'un syncrétisme beaucoup plus fort qui associe le chamanisme, le paganisme, les philosophies orientales, le judéo-christianisme, mais aussi la science et le paranormal. C'est un paradigme nouveau qui affirme en outre la primauté de l'individu, autour de la thématique du développement personnel. On parle d'expérience transformative. Les individus sont amenés à bricoler leurs propres croyances, autour de la notion d'aventure spirituelle » (Nexus n°72, janvier-février 2011).
Les illustrations, nombreuses, sont de qualité pour un prix modeste. Elles ne sont pas que décoratives, mais permettent de saisir l’importance du cadre naturel dans les croyances et rites entourant le Pic de Bugarach. On regrettera d’autant plus les expressions malheureuses, parfois obscures ou encore fautives qui nuisent trop fréquemment à la clarté des idées complexes exposées par Gottin. Espérons que l’édition anglaise en préparation saura remédier à ces obscurités et erreurs.
Besnier Jean-Michel,
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Meheust Bertrand,
La nostalgie de l’Occupation,
peut-on encore se rebeller
contre les formes nouvelles d’asservissement ?
Paris, La Découverte, 2012, 201 p.
note de Georges Bertin.
Après La politique de l’oxymore (2009) qui nous montrait comment ceux qui sont censés protéger et servir la chose publique manient, avec une certaine virtuosité, l’oxymore sur fond de mauvaise foi dans le but manifeste d’amener des masses à la soumission, généralisée car intériorisée, assignées qu’elles sont à la fausse conscience, Bertrand Meheust persiste et signe avec le style que nous lui connaissons servi par une logique imparable.
Dans cet essai en forme de coup de poing, filant la métaphore de l’Occupation de sinistre mémoire, Bertrand Meheust nous conduit presque à regretter cette période non pas pour la barbarie qui s’y est déployée mais parce qu’alors la Résistance était patente, voulue, responsable, époque également créatrice de liens dans un environnement hostile. Ce qui nous fait désormais défaut.
« Confrontés à la mémoire douloureuse de l’Occupation, écrit-il, nous avons le sentiment de vivre dans un monde où les formes de lutte du passé sont devenues obsolètes, où toutes les ruptures sont devenues impossibles, où le désert s’étend sans que l’on ne puisse plus faire grand chose pour l’empêcher ».
Et ceci vaut tant pour la peste politique et médiatique, laquelle à grand renfort de nouvelles technologies, nous asservit chaque jour un peu plus, rendant l’avènement du « Meilleur des Mondes » quasi palpable, puisque notre démocratie n’est pas (plus) une vraie démocratie dans la mesure où les choix fondamentaux échappent à la collectivité, que les grands medias sont tous entre les mains des puissances financières des lobbies, s’emploient à anesthésier chloroformer l’opinion (p.58-9) ;
Pire, de son point de vue, pour autant que les constats puissent être séparés, alors que dans les sombres années d’occupation, le sursaut avait pu se faire au niveau international pour lutter contre le génocide, après bien des atermoiements, certes mais s’était fait, il semble que nous ne puissions échapper au biocide en préparation sous nos yeux. C’est le thème qu’il développe dans son chapitre intitulé «La catastrophe les yeux ouverts », nous en sommes, le plus souvent, nous-mêmes complices, car « on assiste à l’apparition d’un homme nouveau, enfermé dans la perspective de l’ego, indifférent aux enjeux collectifs, incapable de se projeter dans le temps, vivant sous la stimulation et la perfusion constantes d’un flux de désirs et de pensées parasitaires.»(p.65).
Or prévient-il, « pour arrêter de glisser sur notre pente biocidaire, pour prendre les mesures qui s’imposent (et dont il montre l’urgence après tant de scientifiques unanimes si l’on excepte ceux qui sont à la solde des lobbies), il faudrait pouvoir nous mettre en risque » (p.67), et nous n’en avons pas le courage voyant arriver l’Apocalypse avec une sorte de fascination renforcée par ce qu’il nomme les dispositifs inhibiteurs: propagande démocratique, dictature de l’économisme et de la bienveillance, etc. au fond tout ce qui annule les formes de l’effervescence collective dont l’histoire nous a appris la puissance fondatrice et refondatrice. Ses analyses rejoignent ici celles d’un Castoriadis nous montrant les liens structurels existant entre Imaginaire Radical et Imaginaire Social créateur de nouvelles formes figures sociales. Ainsi, quand il montre que nos sociétés pour survivre en organisant la rupture ont besoin d’atteindre ce qu’il nomme « un point de surchauffe», nous ne sommes pas loin du « magma » castoriadien.
Marqué au coin d’un pessimisme dont il devine qu’il n’est pas que méthodologique, cet essai ouvre pourtant une voie possible pour inverser la tendance biocidaire : hors du système et de ses chantres proclamés, le recours au sacré, dont tout un chacun peut constater l’éclipse. Le sacré est, de fait, toujours force effrayante, seule capable de bousculer l’ordre des choses, il finira par ressurgir tant il est consubstantiel à la vie sociale elle-même. Et d’en pointer ce qu’il nomme les fumerolles annonciatrices : mouvement de la décroissance, mouvement de la transition, recours au mythe comme seul capable de refondre les sociétés.
Elle ne fera sans doute pas l’économie d’une violence légitime quand les mouvements collectifs sont par avance aujourd’hui délégitimés. Certes, nous n’en connaissons ni le jour ni l’heure, car l’effervescence collective ne se décrète pas. Prenant tout le monde de court, elle surgira…
Et Bertrand Meheust de conclure : « tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous tenir prêts ».